mardi 2 février 2016

Mémoire, mon beau miroir





Le précédent billet de ce blog questionnait la possibilité qu’une ‘nostalgie heureuse’ existât. Bon an mal an, j’ai tenté d’expliquer, ou plutôt de comprendre, pourquoi je n’arrivais pas à faire de mes souvenirs heureux une valeur refuge.

Cet article tenait pour acquis qu’un moment heureux donnât lieu à un souvenir heureux. Néan
moins, au fil de l’écriture, ce postulat m’est apparu de moins en moins évident. Je n’ai pas voulu disserter sur la nature des souvenirs pour ne pas alourdir l’article, mais je me suis promis d’y consacrer un autre poste. L'objectif est donc ici de s’interroger sur la substance des souvenirs : qu’est-ce qui nourrit notre mémoire ? L’idée n’est pas de citer des philosophes que je n’ai pas lus ou de faire des références hasardeuses à des théories de psycho qui me dépassent, mais d’analyser tant bien que mal mon expérience en la matière.

Voici mon hypothèse : nous travestis
sons la réalité en permanence, qu’elle soit passée ou présente. Tout est affaire de perceptions, mais aussi de dispositions. Autrement dit, non seulement un même évènement sera vécu différemment par deux personnes différentes, mais également sera vécu/pensé différemment par la même personne à deux moments différents (mais peut-on alors parler de ‘même personne’ ?).

L’objectivité n’existe pas. A partir de là, co
mment faire confiance à nos souvenirs ? Comment être sûr qu’ils ne sont pas un vague reflet de ce qu’on a cru être la réalité ? Et pour aller loin encore dans la réflexion, ne trahissons-nous pas le passé à l’aune du présent ? Et, réciproquement, n’occultons-nous pas ce qui nous dérange ? Penser à des moments passés me rend parfois triste, car ils me manquent tout simplement, mais n’ai-je pas tendance à avoir la mémoire sélective et déformatrice ?

Je percevais confusém
ent l’inanité des souvenirs, sans parvenir à mettre les mots justes dessus. La lecture d’un article découvert par hasard a tout éclairci. La raison d’être d’un blog est de publier le fruit de sa plume plutôt que celle d’un autre, en l’occurrence d’une illustre inconnue. Toutefois, plutôt que de les paraphraser maladroitement, ou même les plagier, je préfère reproduire les paragraphes suivants, auxquels j’adhère totalement :

« Chaque souvenir que nous rappelons à notre mémoire est immédiatement rejoué et modifié. Plus nous nous souvenons d’une chose et plus nous la falsifions, comme un disque vinyle que chaque passage du diamant écorche et use irrémédiablement. Ce que nous sommes à chaque moment change continuellement ce que nous avons été. Notre passé n’est pas immuable, il est reconstruit inlassablement par la fuite de nos présents.
Un souvenir qui n’est pas rejoué se perd. Celui qui est utilisé est corrompu. Notre conscience de nous-mêmes à travers le temps est une pure fiction autoproduite. C’est le prix à payer pour être vivant et ne pas être figé dans le passé.
J’oublie ce qui m’encombre, je thésaurise ce qui m’arrange, je m’invente chaque jour et je me recrée en permanence, je modifie le temps. »[1]



Ce que nous sommes à chaque moment change continuellement ce que nous avons été.

Un souvenir qui n’est pas rejoué se perd. Celui qui est utilisé est corrompu.

J’oublie ce qui m’encombre, je thésaurise ce qui m’arrange.

C’est exactement cela. Nous sommes certainement le produit de nos expériences et rencontres passées, mais la réciproque est vraie aussi : notre passé, ou plutôt la perception qu’on en a, évolue constamment en fonction de ce que nous sommes.
 
Forte de ce constat, quelles conclusions tirer ? Si mon problème réside dans ma propension à sombrer dans la mélancolie quand une période agréable est révolue, la solution est-elle de faire l’effort de me remémorer les moments désagréables que j’ai tendance à occulter ? A me répéter que tout n’était pas si rose, à arrêter de chérir certains souvenirs ? A me consoler en songeant au fait que mes souvenirs sont de toute façon une quasi fiction du présent ?

Voilà une stratégie d’adaptation bien déprimante. Je crois au contraire que notre aptitude à occulter les mauvais souvenirs et cultiver –quitte à alt
érer- les bons est plutôt rassurante. Savoir qu’on se remémore plus volontiers le positif que le négatif a quelque chose de réconfortant quant à notre capacité à garder foi en l’avenir : l’essentiel étant, quand la nostalgie nous attriste trop, de nous rappeler que nos souvenirs ne sont qu’une chimère créée par un état d’esprit temporaire, et que la solution consiste peut-être à se bouger un peu pour embellir le présent plutôt que de ruminer le passé.


[1] I. Jeannot, N’oublie pas que tu vas mourir, Monolecte (blog), 2015 – http://blog.monolecte.fr/post/2015/06/12/noublie-pas-que-tu-vas-mourir


jeudi 24 décembre 2015

La nostalgie heureuse existe-t-elle ?

  
Sur le lac Togo

Le titre de cet article n’est pas une question rhétorique. L’interrogation est réelle, et je ne promets pas d’y avoir apporté une réponse d’ici la fin.

Si on s’en tient à l’étymologie, « nostalgie heureuse » est un bel oxymore. Nostalgie vient du grec nostos, qui signifie « retour », et algos, la douleur. La souffrance du passé, en somme.  Clairement, on n’est pas dans le bonheur.

Si on prend ‘nostalgie’ au sens large qui renvoie aux souvenirs ou au regret attendri, la réponse est, je crois, moins évidente.
La question que je me pose, finalement, est la suivante : peut-on se réfugier dans des souvenirs heureux ? Est-ce qu’une époque heureuse peut être source de bonheur alors même qu’elle est révolue ? Est-ce que la douleur engendrée par le fait qu’elle est révolue n’est pas supérieure à la sérénité qu’elle est censée procurer ?

La nostalgie, c’est d’abord la perte d’une période heureuse, d’un être aimé, d’un lieu chéri. Une fois cette époque, cette personne, cet endroit perdus, il faut apprendre à vivre sans. Et ça, c’est dur. Des psychologues ont réfléchi avant moi et mieux que moi aux étapes du deuil : le déni, la colère, la négociation, la tristesse, puis l’acceptation.
Je passe sur les quatre premières phases, on est d’accord qu’elles sont toutes douloureuses. Cependant, une fois qu’on a accepté la perte, alors le souvenir peut-il devenir heureux ?

Ma réponse, et elle est personnelle, est non. J’ai connu beaucoup de départs, beaucoup d’au revoirs sinon adieux, et à chaque fois ou presque, ils étaient douloureux. Alors pour me protéger, je m’interdisais d’y penser. Quand je reviens d’un voyage, d’un séjour, et que j’ai laissé derrière moi des personnes aimées, des endroits devenus familiers et des moments partagés, ma réaction d’autodéfense est toujours la même : je me bloque le cerveau, je blinde mon emploi du temps, je me divertis, voire m’abrutis. Quand le souvenir est moins douloureux, je m’autorise quelques incursions timides dans ma mémoire, mais fais rapidement marche arrière. Et ce n’est que quand il n’est plus douloureux (que je suis dans l’acceptation, en fait) que je peux y penser sereinement. Et alors, je réalise que j’y pense avec indifférence. Et alors ce n’est plus une valeur refuge. C’est que je suis suffisamment heureuse pour pouvoir vivre le présent sans regretter le passé ; et alors penser au passé ne m’aide pas ni ne me rend particulièrement heureuse. J’y pense sans douleur, et c’est déjà ça, me dis-je. Le regret attendri n’existe pas chez moi. Soit je regrette et je souffre, soit je ne regrette pas –ou plus.

A Poitiers
C’est ma résolution : non pas pour l’année à venir, ce serait un peu trop ambitieux, mais au moins pour la prochaine décennie. Avoir la maturité de ne pas occulter les souvenirs trop douloureux jusqu’à ce qu’ils disparaissent ou que j’y sois insensible. Réussir à cultiver mes souvenirs heureux pour qu’ils me rendent heureuse quand j’y pense. Parvenir à canaliser ma nostalgie pour que mon passé soit un repère dans mon présent et mon avenir. Ne pas sombrer dans la mélancolie ou l’amertume mais aller de l’avant, coûte que coûte et avec sérénité.

dimanche 29 novembre 2015

Debout

Animée de belles résolutions, j’ai rouvert ce blog au mois d’août, avec un millier d’articles en tête. J’en ai commencés plusieurs. Puis j’ai procrastiné, et me voilà rattrapée par l’actualité.

Le 13 novembre dernier, 130 vies ont été fauchées à Paris, au nom d’un « Dieu trahi », pour citer le Président François Hollande.

J’ai voulu réagir et avais très envie de poster un article sur ce blog dans les jours qui ont suivi. Là encore, j’ai procrastiné.

L’avantage de procrastiner, c’est que cela permet la prise de recul. Cela permet de relativiser. De se sentir moins concerné. Peut-être même de penser qu’on aurait pu dramatiser, céder au pathétique, réagir à chaud.

Quinze jours après ce drame, je trouverais indécent d’écrire sur un autre sujet que celui-ci. Néanmoins, je crains plusieurs écueils : d’abord, celui de n’avoir pas assez pris de recul. Plus encore, je ne veux pas m’arroger le chagrin des autres. Enfin, je ne m’estime pas en mesure de produire la moindre analyse sociologique ou politique des évènements. Pourtant, en toute humilité, mais au moins autant spectatrice qu’actrice de ma génération, j’ai envie de témoigner.

Il y a le deuil personnel, que traversent les proches des victimes. C’est de ce deuil là que je refuse de m’emparer. Il y a également le deuil social, national, occidental, générationnel.  Il s’est traduit de deux façons.

La première est plutôt étonnante. Les emblèmes nationaux ont été remis au goût du jour. Alors que quiconque aurait exhibé un drapeau tricolore il y a quelques mois encore aurait facilement été taxé de nationaliste, des milliers de drapeaux ont fleuri aux fenêtres, les photos de profil Facebook se sont uniformisées avec un filtre tricolore, et partout dans le monde, témoignage émouvant d’empathie à l’égard de la France, les bâtiments officiels ont été illuminés en bleu, blanc et rouge. La Marseillaise, chant naguère décrit comme guerrier et nationaliste, n’a jamais été aussi souvent entamée, avec autant de ferveur. Même la devise de Paris, Fluctuat nec mergitur, pas franchement utilisée au quotidien voire carrément oubliée, est revenue comme un leitmotiv.

En parallèle, toujours, ce besoin de se rassembler, de se retrouver dans les mêmes symboles, de se reconnaitre dans les mêmes échos. C’est une constante : nous ne nous sentons jamais patriotes ni ne revendiquons notre identité, jusqu’à ce que notre pays soit frappé de plein fouet, ou au contraire connaisse un grand bonheur. Un journaliste expliquait qu’il n’avait pas vu autant de drapeaux depuis la victoire de la France à la Coupe du Monde de football en 1998. 
Je ne reviendrai pas sur ce besoin de se rassembler ou de se recueillir. J'imagine que chacun met un sens différent derrière la Marseillaise ou le drapeau. Pour ma part, ce regain patriote me dépasse complètement, et j’en suis… victime, en quelque sorte : je me suis moi aussi sentie très Française le 13 novembre.

La seconde réaction des Français aux attentats découle de la forme même des attentats : une fusillade dans des quartiers branchés de Paris. Les cibles étaient des jeunes, avec un profil sociologique assez similaire : étudiants ou jeunes actifs, représentants de la jeunesse éduquée, plutôt aisée, qui sortaient un vendredi soir pour bien commencer le week-end. Suite aux attentats, le mot d’ordre sur les réseaux sociaux a été de continuer à sortir, à profiter de Paris, à « occuper » les terrasses. Acte de résistance dérisoire : si les attentats planifiés à la Défense avaient abouti, qui aurait eu l’idée d’intimer à chacun d’aller « occuper le Parvis » en costar et en cravate en signe de résistance ? 

« Sortons, buvons, faisons la fête ».

Sortir, boire, faire la fête. Ce n’est pas résister. Ce n’est pas dresser son majeur bien droit face aux terroristes. Ce n’est pas faire la guerre à ceux qui nous l’ont déclarée.

C’est seulement vivre, en fait. C’est continuer à vivre. Et cela constitue déjà le premier combat de tout un pays, de toute une génération : malgré ce qui s’est passé, malgré ce qui peut se passer, celui de rester debout