samedi 16 janvier 2010

Bons baisers de Bujumbura

Les plus sceptiques –dont j'étais, soyons honnêtes- en auront le souffle coupé : il y a Internet au Burundi. Ce qui me permet, 32 heures à peine après avoir traversé le tarmac défoncé de l'aéroport, de vous donner des nouvelles, et même de poster quelques photos.


Par où commencer ? Tant de choses nouvelles déjà..


Bon, faisons preuve de logique, commençons par le voyage, tiens ! Je vous passe les "au revoir", c'est toujours un peu déprimant de quitter ceux et ce qu'on aime pour … heu… appelons un chat un chat, pour l'inconnu. Après 18 heures de trajet depuis Lyon Part-Dieu, une escale à Addis Ababa, puis une autre à Nairobi (pas prévue, celle-là. Enfin si, Ethiopian Airlines savait. Moi pas. Ce qui m'a valu un petit coup de flippe, du genre "non, t'es quand même pas assez c*** pour t'être plantée d'avion, ma fille") je peux vous faire la pub pour Ethiopian Airlines. Le trajet s'est aussi bien passé que possible ("Caro, arrête de penser que tu sais pas où tu seras dans trois heures", "Caro, arrête de penser que les chiennes ne sont pas sorties depuis lundi", "Caro, arrête de penser qu'ils sont en train de récupérer du Gobble du mercredi à Stoke", "Caro, arrête de penser, B***** !"), et c'est donc avec les yeux gonflés (de sommeil, bien sûr) mais pleine de bonne volonté que je suis descendue de l'avion, qui finalement allait bien à Bujumbura. En fait, c'est juste que Bujumbura est une destination tellement prisée qu'ils n'arrivent même pas à remplir une carlingue déglinguée, tant et si bien qu'on était une quinzaine entre Nairobi et Bujumbura, tandis que l'avion avait décollé plein d'Addis Ababa.


Astère, mon Maitre de Stage m'attendait à l'aéroport. Ce qui m'a valu la première gaffe de mon voyage africain. J'attendais mes bagages dans le "hall" (comprenez le sol carrelé, couvert par des taules, mais sans murs, juste quatre poutres pour tenir le tout) de l'aéroport, et un jeune homme noir s'approche de moi et prend mes bagages, d'un air confiant. Là, je précise que j'étais la seule fille blanche, et que donc si quelqu'un attendait une Française, c'est vers moi qu'il se serait dirigé. Je lui demande donc s'il est bien Astère. "Yé, yé., tout ok !". Bon, bizarre, le Maitre de stage, mais on va dire qu'il est timide. Je le suis donc, le remerciant chaleureusement pour m'aider à porter mes 40 kg de boites de médocs et autre moustiquaire. A la sortie de l'aéroport, j'aperçois un autre jeune homme noir, avec un panneau "IBJ". Hum hum… Intéressant. Y'aurait-il deux Astère ? En fait, nan, c'est juste que comme il n'y a pas de charriot à l'aéroport, des Burundais se chargent de porter nos bagages, moyennant une pitite compensation. Heureusement, le deuxième Astère était beaucoup plus normal que le premier. Et très sympa. Il m'a amenée au centre, on a fait un tour de la ville, vu le lac, puis il m'a amenée à la guesthouse, où je suis ce soir et où je resterai le temps de trouver une collocation. Ensuite, on est allés au bureau d'IBJ, où j'ai rencontré les autres membres burundais, à savoir Claire ("assistante de direction", joli nom pour dire secrétaire/standardiste/boniche) et Herman, avocat.




La "rue" qui mène à la guesthouse. En arrière plan, les collines, qui plongent, au sud de la ville, dans le lac.


Entre temps nous sommes allés changer mes euros en Francs Bu, et cette expérience mérite d'être mentionnée. "Le taux de la banque centrale burundaise, c'est n'importe quoi. Je vais t'amener au marché noir, là tu vas avoir plus d'argent". Soit. Je n'étais pas d'humeur contrariante, et le bureau de Genève m'avait prévenue. Je me suis donc retrouvée derrière une baraque en taules, à faire passer des liasses de billets sous une grille crasseuse. Amis de la légalité, passez votre chemin.


Enfin, nous avons mangé au bord du lac. C'était drôlement bon et magnifique. La soirée était très irréelle, à manger du poisson du lac Tanganyka, les pieds dans le sable, avec un Burundais que je connaissais à peine, n'ayant pas dormi ou presque depuis plus de trente-six heures. Mais très agréable quand même.


Aujourd'hui, je suis allée me balader un peu, mais la guesthouse est excentrée, dans le quartier riche (j'habite en face du Vice-Président burundais, c'te classe), et j'ignore encore dans quels quartiers il faut éviter de se promener à pied, car il y en a qu'il faut éviter. Je suis également allée à l'épicerie du coin faire le plein de fruits, qui sont délicieux. Je peux même, pour la modique somme de 5 320 FrancsBu, m'offrir une choucroute garnie. Mondialisation, quand tu nous tiens ! Dans un souci d'intégration, je m'en suis quand même tenue aux avocats et aux bananes.



Le jardin de la guesthouse


La vie à la guesthouse est sympa. On rencontre plein de gens –blancs, sans exception- différents. J'ai notamment discuté avec un couple débarqué de Bruxelles il y a dix jours, en mission pour trois ans pour la commission européenne. Lui est Espagnol, elle est Ecossaise, et ils ont le cafard grave. Les miracles de l'UE. A notre petit groupe s'est ajouté Kriestin, une consultante flamande pour une ONG qui était remontée après l'UE pour ses lourdeurs administratives quand il s'agit d'allouer un budget aux ONG. Beau débat en perspective.


C'est à peu près tout pour ce qui est de mon arrivée ici. J'ai fait de cet article une description détaillée de l'emploi-du-temps, à savoir pile ce que je voulais éviter pour ce blog, mais il est trop tôt je crois pour les grandes réflexions ou les amorces de bilan. A ceux qui s'inquiètent (Oui, Mère, oui, Père, c'est de vous dont je parle), rassurez-vous, tout va bien se passer. Je suis moi-même plus sereine que jeudi soir.


Merci, merci, et encore merci pour vos mails et ptits messages sur Facebook (ourch, faut-il que je sois seule pour remercier Facebook d'exister), ils me font très plaisir.


A très bientôt,


Caro


PS : j'aurais voulu prendre plus de photos, mais je trouve que cela fait vraiment touriste de dégainer l'appareil à chaque coin de rue. Alors la suite au prochain numéro !

dimanche 10 janvier 2010

Semaine genevoise

Après dix jours d'oxygène crollois (cf. précédent billet), mon deuxième semestre de mobilité a débuté mardi (lundi off pour cause de neige et de "horsdequestionquetuprenneslavoitureaveccetemps" et de "tutedébrouillestulesappellestespasindispensable") avec une semaine de formation au siège genevois de l'ONG où j'effectuerai mon stage. J'ai donc pu retourner dans la ville de Calvin, après ma petite escapade aoûtienne chez Debbie.



ci-contre : Genève. Photo from google !



Pour trois jours, j'ai ainsi renoué avec un rythme de travail sinon normal au moins décent. Hé ! ho!, rigolez pas, passez de huit heures par semaine à huit heures par jour, ça fait un choc ! Logée chez mon oncle et ma tante (merciiiiiiiii), j'ai aussi goûté aux joies des so-called migrations pendulaires, avec trois heures de trajets quotidiens..

L'aspect logistique de cette semaine traité, je peux faire un peu de pub pour mon ONG. Bilan de la semaine supra-positif (même si au moment de me taper le code pénal burundais en Anglais –alors qu'il est rédigé en Français à la base…- j'ai pu avoir des doutes quant au choix de ce stage). Je reviens de cette formation motivée grave-de-la-mort-qui-tue, et aussi avec des réponses un peu plus précises que "benh sauver le monde qui court à sa perte" à la question que vous me posez souvent "heu… mais en fait, tu vas faire quoi au Burundi ?".

En toute sincérité, je suis confrontée à un dilemme tragique : vous faire une description détaillée de l'ONG et de mon stage, au risque de vous lasser ? Ou pas ? Bon, je vais essayer de faire court. International Bridges to Justices, ou IBJ pour les intimes, à vocation à instaurer l'état de droit dan les pays en voie de développement. Dit comme cela, ça fait un peu néo-colonisateur, mais je vous assure qu'ils m'ont convaincue. Née en 2000, elle… non je vais pas vous faire un historique complet, si cela vous intéresse, cliquez ici (le site est en Anglais, mais vous trouverez ici un résumé en Français, ou vous pouvez encore utiliser l'outil traduction de google en cliquant ici, la traduction n'est pas mauvaise). Je vous conseille notamment le blog, qui permet de suivre au jour le jour (enfin… heu, au gré de notre assiduité, cela peut se révéler être au mois le mois…) les actualités du programme burundais.

En gros, l'objectif d'IBJ est l'application effective du droit en matière judiciaire, ou autrement dit le respect des droits des détenus, de leur arrestation jusqu'à leur détention. La plupart des pays ont promulgué des lois et signé des conventions internationales reconnaissant ces droits, mais ne les appliquent pas. Le but de l'ONG n'est pas tant de militer pour l'évolution du droit (même si par exemple elle promeut l'abolition de la peine de mort –petit clin d'œil pour des débats souvent enflammés au RU !), mais plus pour son respect.

Le champ d'action d'IBJ est double : d'une part, un programme de développement standardisé est mis en place dans 6 pays (la Chine, le Cambodge, l'Inde, le Rwanda, le Zimbabwe et le Burundi) ; d'autre part, un programme global, Justicemakers. Je n'entrerai pas dans le détail de Justicemakers, mais je vais essayer de développer un peu le programme commun au six pays.

Lorsqu'IBJ décide de s'implanter dans un pays, quatre types d'activités sont mises en place :
  • Campagnes de sensibilisation destinées à la population civile afin de lui faire connaitre ses droits juridiques en cas d'arrestation
  • Sessions de formation (des avocats, des juges, de l'administration pénitentiaire, des forces publiques) au centre d'IBJ où sont mis à disposition des manuels de défense pénale, une connexion –aléatoire, certes, mais une connexion quand même et d'autres petits trucs.
  • Tables rondes où se rencontrent les membres des groupes ci-dessus
  • Soutien juridiqueà des prévenus particuliers, en priorité ceux qui sont en détention provisoire (avant leur jugement) abusive, et les mineurs. A cet effet, IBJ emploie un avocat burundais, qu'elle "commet d'office" aux détenus qu'elle juge prioritaire.
Par ailleurs, il convient de faire des reportages avant et après la mise en œuvre de ces activités, afin de se rendre compte de l'évolution de la situation.

Et mon rôle, dans tout ça ? Je vous le donne en mille : je vais participer à la mise en œuvre du programme burundais. Dans chacun de ces six pays, IBJ emploie un fellow, un collègue. Le fellow Burundais, Astère, est mon Maitre de stage.

Il faut savoir que le Burundi compte une centaine d'avocats, pour 8 à 9 millions d'habitants. La situation des droits de l'Homme reste préoccupante, du fait de recours fréquents à la torture pour l'obtention d'aveux, de détentions provisoires abusives, de prisons surpeuplées. La peine de mort a été abolie l'année dernière lors de la réforme du Code Pénal, mais cette même réforme supprime les peines prévues à l'égard de ceux qui pratiquent les traitements inhumains ou dégradants.

J'ai bien appris ma leçon, hein ? Je vais arrêter ici mon prosélytisme. D'autant que tout ça a l'air bien beau en théorie, mais que je ne sais pas ce que cela va donner sur place.

Of course, je vous tiens au courant, si l'accès à Internet me le permet.

Me voilà donc briefée sur mon stage. Reste la vie burundaise, qui reste une grande interrogation. Je ne sais toujours pas où je logerai, comment je me déplacerai, les activités par lesquelles j'occuperai mon temps libre, ce que je mangerai… Koh-Lanta, mon inspiration ! Ce dont je suis à peu près sure, c'est du choc thermique, car je quitte ça ….




… pour rejoindre les cocotiers !

A bientôt,

Caro

mercredi 30 décembre 2009

Bouffée d'oxygène crollois

Mercredi 30 décembre. Voilà une semaine que je suis de retour à Froggyland, j'ai retrouvé la famille, les chiennes (yipppiiiiii), les amis grenoblois, j'ai des nouvelles des IEPiens ; bref, la vie est belle et les oiseaux chantent.


Le retour s'est effectué sans trop de problèmes le mercredi 23 décembre : une heure et demie de retard seulement, on peut presque considérer que l'avion était en avance comparé à ce que je vais connaitre le mois prochain, suite à l'attentat manqué. Mercredi 23 décembre, vous allez me dire, j'ai attendu le dernier moment pour rentrer. Et pour cause, chers amis, j'étais le week-end d'avant à Dublin avec ma flatmate, Masako. Dublin, c'est cool. Résumé de ces cinq super jours en images :


Petit coup de folie (aussi appelé "petit cadeau de nous à nous") : on y est allées en ferry, et non en avion. Il nous a donc fallu traverser le pays de Galles en train, car le bateau partait d'Holyhead, une des villes les plus à l'Ouest de la Grande-Bretagne. C'était splendide.


Malheureusement, je ne peux pas être très précise quant à la description de la photo, si ce n'est qu'elle a été prise au nord du pays de Galles.



Départ d'Holyhead, on est déjà sur le bateau. Le mercure ne dépasse pas les 0°C, et le vent heu… cf. ma "coupe" de cheveux.


Notre séjour sur place comptait trois jours (+ deux jours de voyage). Voici quelques photos pour vous donner un aperçu.


Vue de la rive gauche de Dublin, qui est traversée par la Liffey. Au fond, le port.



Temple bar, situé sur la rive droite : the place to be après 20h ! Pleins de pubs Irlandais, plus de touristes que d'Irlandais, m'enfin.


Le lundi soir, on a décidé d'aller faire une ballade. Après une heure et demie de marche à partir du centre-ville, enfin, la mer !, avec vue sur le port de Dao Laoghaire, auquel on s'est rendues le lendemain (en train, on est des feignasses).


On avait pas prévu que la mer était si loin : conclusion, on est arrivées à la tombée de la nuit. Dommage !


Masako, qui dans un souci d'intégration, s'adapte bien aux coutumes locales.




Retour à Holyhead, et coucher de soleil merveilleusement cliché sur le bateau.


Excusez-moi de balancer quelques photos en ligne comme cela, sans prendre le temps de vraiment les commenter. Mais c'est pour mieux le faire de vive voix (et hop ! une petite pirouette pour me faire pardonner de ma radinerie en matière de commentaires...). Cinq jours très agréables donc, malgré un froid glaçant : le thermomètre n'a affiché aucune température positive. Gloups. On était emmitouflées sous des couches de pulls, deux pantalons, deux paires de chaussettes, et bonnet et tout et tout. Vous avez déjà vu Bibendum faire du tourisme, vous ?


Le week-end précédent, on avait décidé avec les flatmates de retourner à Nottingham. Definitly, il devait y avoir un complot mondial, ou peut-être était-ce mon destin, mais il devait être écrit quelque part que je ne verrais pas Robin Hood en décembre 2009. La raison est simple, l'ami : pas de train. Et oui, chez les Britishs, tout est ouvert le dimanche, sauf la gare, puisque le premier train qui nous permettait de rejoindre Nottingham partait à 14h30. Mais les quatre shopaholics que nous sommes ne nous sommes pas laissées abattre : cloitrées à Stoke ? On en a vu d'autres, c'est parti pour Hanley, le centre-ville, pour une virée shopping.


Voilà en supra-résumé mon mois de décembre. Il y a eu d'autres bons moments, tels le repas de Noël (12 Frenchies et un Allemand en mal de bouffe française qui décident de se mettre aux fourneaux, c'était plutôt sympa !), ou la dernière kitchen party ! Je vais m'abstenir sur l'épisode des "adieux", car j'ai promis de ne pas donner dans le pathétique, et de vous épargner mes états d'âmes. Mais bon, je déteste, DE-TESTE les "au revoir", et cette année de mobilité en compte trop.


Je ne suis pas douée pour les conclusions, je ne vais donc pas m'aventurer dans un bilan de ce qui fut une aventure, avec de grandes formulations définitives. Cela risquerait de tourner en une introspection comique. Stoke n'a pas été une partie de bonheur tous les jours, et pourtant je ne me souviens aujourd'hui que des bons moments, de l'Anglais plus ou moins appris, et des belles rencontres que j'ai eu la chance de faire. Bref, cette expérience fut 100% positive, ou du moins je ne me souviens que tu positif (Caro, arrête de penser aux heures de râleries intenses qui précédaient la corvée laverie ou aux virées en foodshopping qui te mettaient de mauvaise humeur deux jours à l'avance)


Maintenant, je tourne la tête vers l'avenir, et c'est quatre mois au Burundi qui m'attendent. Mais d'abord, je prends une bouffée d'oxygène crollois. Les IEPiens qui ont la chance d'être rentrés dans le home sweet home pour les fêtes savent de quoi je parle !


Merci à tous pour vos mails, textos, coup d'fils, moments passés ensemble. Ca fait un bien fou de vous revoir.


Caro


PS : je vous souhaite à tous une excellente année 2010. Tous mes voeux de bonheur, de réussite, de santé, et nanani et nanana, et tout ce qu'il vous fera plaisir.


mardi 8 décembre 2009

De la liberté d'expression au Royaume-Uni

Rassurez-vous, je ne me prends pas encore pour Tocqueville, ce billet n'a donc pas pour objet de faire écho à De la démocratie en Amérique – livre que je n'ai d'ailleurs pas lu. Mais c'est le premier titre qui me soit venu à l'esprit pour l'article qui suit, et il reflète exactement ce que j'ai ressenti samedi.

Voilà trois semaines que je n'avais pas quitté Stoke, et je perdais le rythme de la visite d'une ville hebdomadaire. Samedi, donc, c'est parti pour Nottingham. Nottingham, connue pour Robin des Bois. Et oui, l'ennemi juré du héros est le Shérif de Nottingham, lequel vient de Nottingham. Le monde est bien fait, vous en conviendrez. Donc l'attraction de la ville, pour ne pas THE attraction, c'est la statue de Robin Hood (et retenez bien, car cela aura son importance par la suite).

La journée commence… dans le train. Logique. Non, je vous rassure, je ne vais pas faire de cet article un racontetavie.com ; je m'arrête sur le trajet pour une raison précise. La voici : on était à côté d'un groupe de skinheads, qui commençaient la journée à la bière et au whisky. Arf, je n'aime pas généraliser, mais genre stéréotype du hooligan tu fais pas mieux.


Et hop !, une petite photo volée du crâne rasé et des bouteilles vides dans le train.
Intriguée, je demande à l'un d'eux quel match ils vont voir. Il ne m'était même pas venu à l'esprit qu'ils puissent s'enivrer à 10h du mat' pour une autre raison que celle d'aller foutre le boxon sur un terrain de foot. Naïve ! Le bonhomme, dont l'alcoolémie devait déjà faire pâlir d'envie un moscovite privé de Vodka pendant 10 minutes, me répond qu'il est en partance de Nottingham (ha bon, toi aussi ?!), pour une manif. Quel genre de manif ? "Against the Muslims!". Ainsi, l'EDL, l'English Defence League, groupuscule d'extrême droite, organise une manif contre les Muslims. La traduction littérale de Muslims est Musulmans ; mais le terme "Musulmans" n'a en Français aucune connotation raciste, or il peut en avoir une en Anglais. La traduction aurait donc plutôt été en Français les "Arabes", à ceci prêt que les premiers visés sont ici les Pakis. J'ai fait remarquer à mon alcoolo que "this is very sad" ("c'est très triste"), mais il n'était alors plus en état de me répondre quoique ce soit d'autre que "fais attention, ça va être violent aujourd'hui, take care girl, be careful" ou son leitmotiv du jour, à savoir "we want our country back !" ("rendez-nous notre pays").

Ce genre de manif serait interdit en France. Je ne vais pas vous ressortir le cours de droit admi (après tout vous ne m'avez rien fait), mais le maire aurait le droit de l'interdire pour menace à l'ordre public (le premier IEPien qui pense à OP a gagné !). Ici, la conception de la liberté d'expression est différente, et semble-t-il sans limite. Je ne vais pas me risquer à la politique de comptoir, mais le simple fait d'imaginer une manif contre une religion, contre les étrangers, donne à réfléchir.

Mais je n'avais pas fini de m'étonner. Les méthodes des forces de l'ordre m'ont scotchée. Arrivées à la gare, on a la surprise d'être filmé par les flics, afin qu'ils aient une trace des personnes étant entrées dans Nottingham le samedi 5 décembre. Même si l'EDL est en tout point méprisable, je doute de l'efficacité d'une telle pratique : certes, les skins étaient clairement là pour se battre, néanmoins l'accueil hostile qui leur a été réservé n'incitait pas à la non-violence.
Comité d'accueil à la gare


Après un quart d'heure perdu à essayer de sortir de la gare (cordons de flics oblige : sortie à l'arrière de la gare, redescendez sur le quai, non remontez, bon on vous escorte), nous voilà enfin dehors, en partance pour le château de Nottingham.

Et là, sensation bizarre. Personne dans la rue. Genre Montluçon après 17h un lundi, sauf qu'on était midi un samedi à Nottingham. Non pas man's land, mais plutôt flicland. Partout, partout, des policiers, à cheval, en camions, à patte, avec les chiens, etc. Qu'à cela ne tienne, le château nous attend, et la statue de Robin aussi.

Je vous laisse admirer la statue. Perso, j'en suis encore sans voix :



Explication fournie par un policier : barricadée pour ne pas être réduite en morceaux pendant les affrontements. Tant pis, on ne verra pas Robin Hood. Consolons-nous en nous disant qu'il est plus beau en imagination - Le Petit Prince, ma Bible. On part donc en direction du château, juste derrière. Fermé. Le musée ? Fermé. Rectification : même Montluçon est plus animé. On a demandé à un flic combien de temps durerait cette petite comédie. Réponse : "aussi longtemps qu'ils voudront se battre". Ca, c'est fait.

On se dirige alors vers le centre-ville, c'est-à-dire la place principale, devant le magnifique hôtel de ville. Retour à la civilisation : aux flics s'ajoutent désormais les contre-manifestants, qui réclament l'interdiction de l'EDL et du BNP (British National Party, parti d'extrême-droite, qui a réalisé une avancée inquiétante aux Européennes de juin dernier). La manif de l'EDL a lieu au même moment de l'autre côté de la ville, près du château et de la statue : le rôle des flics est de faire en sorte que les deux manifs ne se rencontrent pas. Sans vouloir donner dans le lyrique avec des analogies et autres métaphores pourries, traverser cette place reflétait les deux visages de l'Angleterre : d'abord, la manif, la violence contenue, les forces de l'ordre outrageusement présentes ; ensuite, la magie de Noël, le marché, la patinoire, les illuminations, les chants. Tout, le meilleur comme le pire, est plus excessif qu'en France.

Bref, instant philosophique terminé, on continue l'avancement de la journée ! Ayant compris qu'on serait de toute manière privées de culturacion, les lieux touristiques étant fermés, on part faire les magasins. C'est beau la résignation. Et quand je dis faire les magasins, y'a vraiment de quoi faire. La preuve en images !


Quand je vous disais que tout était plus excessif qu'en France...

Vers 15 heures, demi-tour sur la place principale, pour aller déjeuner dans un pub. Le repas est ponctué de nombreux allers et venues de gars bourrés, et au final, plein de skinheads (encore une fois, cela me désole d'ainsi généraliser, mais je vous promets qu'on les reconnaissait) qui partent par la sortie de secours. On ne comprenait rien, mais en sortant du resto, tout est devenu clair (sauf le jour : il fait nuit à 16h). Nos militants de l'EDL étaient venus faire la tournée des bars après leur manif, et se sont faits piégés par les contre-manifestants, qui les attendaient à la sortie du pub, rejoints par la communauté pakistanaise. Dans un élan de courage admirable, les membres de la EDL se sont enfuis par derrière (d'où, les allers et venues vers la porte de secours), sauf quelques-uns un peu plus imbibés qui sortent du pub pour réclamer leur "country back" en agitant leur drapeau (pas l'Union Jack britannique, mais la St Georges' cross anglaise, l'EDL méprisant également Ecossais et Gallois).

On s'est ainsi retrouvées au milieu des Pakis, encerclées par les flics, et Marion s'est improvisée reporter le temps d'une soirée (la plupart des photos sont d'elle, merci !). Petite précision. J'ai relaté cette journée de façon très manichéenne, les gentils d'un côté et les méchants de l'autre. Evidemment, l'EDL est détestable, horrible, et tout et tout. Mais les personnes avec qui on s'est retrouvées ne sont pas des victimes. Rien à voir avec les contre-manifestants chevelus, stone, peace and love, et militant au socialist party (équivalent du parti communiste français) croisés le matin. Eux n'avaient rien de peaceful.

A la sortie du bar, les militants anti-EDL attendent les manifestants.
Au second plan, la patinoire, le marché de Noël et la Council house.

Là, on a rejoint les contre-manifestants : on est face au pub où on a mangé, d'où on vient de sortir.
Devant le pub, les membres de l'EDL, "protégés" des contre-manifestants par les flics.





On est touriste ou on ne l'est pas ! Cette photo, prise par Marion à mon insu, m'a beaucoup amusée : je suis bien en train d'admirer les décos de Noël, entre, à ma gauche, des camions de flics et, à ma droite, un cordon de flics qui empêche des Pakistanais de taper sur des néonazis. Normal.


On a continué notre ballade, et on est parties. Dans le train, on a encore eu le droit aux panneaux "No Sharia, this is England". J'ai depuis consulté la presse anglaise. Comme il fallait s'y attendre, des affrontements entre la police et les manifestants ont eu lieu dans la soirée. Pour ceux que cela intéresse, voilà quelques articles :

Comme je l'ai déjà souligné, une journée qui donne à réfléchir. Je ne suis pas persuadée d'avoir réussi à exprimer tout ce que je voulais, notamment l'ambiance qu'il régnait. Mais on en reparlera de vive voix, je suis de retour dans quinze jours (ou comment finir sur une note positive !).

Caro
PS: cet article est grââââcement dédicacé à ma prof de Refugees and Immigrants, qui, non satisfaite de me reprocher la construction de Sangate, a expliqué environ 17 fois que Le Pen est arrivé au second tour de la présidentielle en France en 2002. C'est comment qu'on dit, déjà ? "Balayer devant sa porte", c'est ça ?