mardi 16 février 2010

Week-end bucolique!

Le titre parle pour lui, ce week-end a été l'occasion de ma première nuit en dehors de Bujumbura. Lieu de villégiature : Higienda, un village pommé à trois quart d'heure (enfin normalement, le retour nous a pris deux heures et demie. J'aime.) à l'Est de Buja.


Lena et moi sommes parties samedi matin (comprenez à 14 heures, les expats aussi se mettent à l'heure africaine) toutes tristes de quitter notre nouveau colloc, star internationalement connue pour avoir joué le rôle du bidulaptor dans Jurrasik Park. Here he is :



On rejoignait là-haut des amis de Jakob (qui n'était pas là), et on était au total neuf : deux Anglais, une Suisse allemande, deux Galloises, une Américaine, une Hollandaise, Lena et moi. Beau brassage culturel (brassage culturel occidental, certes), c'était très sympa.


Les autres y allaient en taxi, mais Lena et moi avons décidé d'y aller en bus. Expérience TRES intéressante. Le bus, c'est un mini-van où on s'entasse à 20 (En France, c'est le genre de minibus pour neuf personnes. Amoureux de l'espace vital, fuyez !), mais où on ne craint rien car il y a des affiches religieuses un peu partout et "Jésus nous protège". L'aller s'est assez bien passé. Le retour, beaucoup moins. On a eu du mal à trouver un bus car l'hôtel où nous dormions était situé à 6 km à l'extérieur du village (entre le village et Bujumbura) et chacun des bus qui passaient devant nous étaient pleins. On a donc dû en arrêter un qui venait de Bujumbura, aller jusqu'à Higienda, puis trouver un autre bus pour redescendre. Il s'est mis à pleuvoir, et faut-il le préciser, le bus n'était pas étanche. Bref, on était contentes d'arriver.


Mais comme on se l'est répété avec sagesse, cela faisait partie du voyage. Et cela valait le coup, c'était un super week-end.


D'abord, la route était splendide. Attendez, je précise : la vue sur le trajet était splendide. Car la route est une chaussée africaine, or chaussée africaine splendide appartient à la catégorie des oxymores.


Génial, non, le petit village perché sur la colline (au centre droit de la photo, cliquez sur la photo pour l'agrandir).


Premier scoop : on peut avoir froid en Afrique. Mais vraiment froid. Astère m'avait avertie : "Higienda, c'est la France". Venant d'un Burundais, j'ai pris le conseil à la légère et suis partie avec un pull (si un Lillois vous affirmait que "la Belgique, c'est le pôle Nord", vous réagiriez comment, vous ?). Triste erreur. Ma principale source de chaleur samedi soir fut donc… la cheminée. Et je vous assure qu'il n'y a rien de plus exotique que de manger une brochette de chèvre au coin du feu, en se répétant "Yes, we are in the middle of Africa!".


Ce week-end fut également l'occasion de ma première rando africaine, dans un paysage très… européen. Je me fâche contre le premier qui souligne qu'il n'y a pas besoin d'aller au Burundi pour traverser un pré bordé de sapin. C'était magnifiue. Je vous le laisse découvrir par vous-même.


Le "village" africain (comprenez les trois huttes qui jouent à cache-cache) au milieu des prairies. A gauche, des plantations de thé, puis derrière un champ de maïs. Au fond, on aperçoit le lac et encore plus au fond, au milieu des nuages, le Congo.


Et je crois que c'est à peu près tout. Une dernière photo juste parce que je vous aime bien, celle du paysage qui s'offre à nous en redescendant d'Higienda :



Coucher de soleil sur le bidonville-sud de Bujumbura. Au loin, les montagnes du Congo (je sais je le rabâche sur toutes les photos, mais je trouve toujours génial de constater, l'air de rien: "Tiens, ça, c'est le Congo").


La semaine a en revanche nettement moins bien commencé que le week-end, avec, par ordre chronologique :

  1. Vol du téléphone
  2. Carte bancaire bloquée
  3. Expiration du visa (pour cause de pas payé pour cause de carte bancaire bloquée ; tout est lié, l'ami) et passeport confisqué à la Police des Frontières. Je crois que je vais demander le statut de réfugiée, parait qu'on fiche la paix aux demandeurs d'asile congolais.

A bientôt,

Caro

lundi 8 février 2010

Collocacion #2

Il n'était pas prévu que je vous écrive, mais figurez-vous que c'est férié aujourd'hui. Attendez, je vais trop vite en besogne. Flash-back (ou analepse, pour parler dans un Français correct) : vendredi, c'était férié. Le 5 février est journée d'union nationale (c'te blague). Tout le week-end, la rumeur que lundi également était férié a couru, le président ayant pris un arrêté jeudi soir, allongeant le week-end à 4 jours. Il parait que c'est fréquent qu'une journée soit banalisée de la sorte ; j'adore. J'ai à peu près tout entendu : que c'était uniquement valable pour les fonctionnaires, que c'était pour permettre aux retardataires de s'inscrire sur les listes électorales, que c'était carrément faux. Sur les conseils avisés de mon nouveau colloc, j'ai appelé Astère hier soir, lui demandant ce qu'il en était. Réponse : "Caroline, je crois qu'il faut respecter la décision du Président et ne pas aller au travail". Heu… juste par curiosité, si je n'avais pas appelé, j'aurais poireauté combien de temps devant la porte d'IBJ ? Bref, passons, je ne me le suis pas fait dire deux fois, et aujourd'hui farniente, piscine, et nouvel article !

Pour continuer le parallèle avec mon premier semestre, voici donc un billet sur la colloc ici ! Nouveau décor, nouveau surnom, nouveaux flatmates ! A la précision près que j'ai maintenant des housemates car je vis dans une maison –house- et plus dans un appart –flat-.

Comme je vous l'avais dit dans mon précédent poste, j'ai quitté la guesthouse. Sauf que je ne suis pas allée dans la maison des rats -oups, pardon Clara, des souris-, mais dans une autre. Que je vous explique, mes amis français proposaient de m'héberger provisoirement, le temps que je trouve une colloc, que j'ai finalement dénichée avant de squatter chez eux. Bon, c'était toujours un plan foireux dont j'ai le secret (une cliente de la guest avait une fille qui était amie avec un gars qui connaissait une fille qui partait, et qui donc laissait une place vide chez elle), mais ledit plan foireux a marché. Une fois entrée en contact avec les deux personnes lachement abandonnées par la fille en question, c'est allé très vite. J'ai rencontré Jakob lundi soir, mangé avec Lena mardi midi, et emménagé chez Jakob et Lena mercredi ! Question d'efficacité, l'ami !

A Saga Resha hier, LA plage paradisiaque du Burundi, à une heure au sud de Buja, avec Lena et Jakob.

Bon, ptit pincement au cœur mercredi soir quand il s'est agi de déménager en taxi (traduction : tu peux compter sur toi, ou sur toi, au choix). Puis gros pincement au cœur quand il a fallu défaire ses bagages sans électricité (pas de vice-président dans le quartier… la coupure a duré 24 heures…). Enfin énorme pincement au cœur quand j'ai réalisé qu'on vivait à côté d'une mosquée et d'une église évangélique. TOUS les matins, à 5 heures, on a droit à la prière en Arabe. Je deviens folle. Et le week-end, alors qu'on se couche à peu près à l'heure de la prière (humhum), y'a les Protestants qui s'y mettent à 8 heures. Ils ont des amplis qui émettent à l'extérieur, tant et si bien que même la musique à fond ne parvient à couvrir le prêche. Hier (mais ils m'ont dit que c'était exceptionnel), on est partis à 14 heures et cela continuait. Wanted : boules Quiès. Vite. Très vite.

J'ai la chance de vivre dans une maison accueillante, ouverte à tous…

Mis à part ces petits tracas qui agrémentent le quotidien (ou pas), c'est super. Ou das ist super, devrais-je dire, puisque Lena et Jakob parlent la langue de Goethe. Et si Lena se débrouille en Français, Jakob a un peu plus de mal. J'ai donc enfin l'occasion de parler Anglais pour de bon, et je crois avoir plus pratiqué l'English en un week-end ici qu'en trois mois chez les Britishs -ce qui n'est pas très difficile, certes.

Luxe suprême, on a l'eau chaude presque tous les jours (sans les rats. Ni les souris, Clara). Sinon, le confort est pour le moins spartiate. Ma chambre est aménagée dans un style qui évoque singulièrement une cellule monacale de la Grande Chartreuse, et la cuisine is not that glamourous, comme l'a souligné Jakob, faisant ainsi preuve d'un sens de l'observation hors du commun. D'ailleurs, pour y accéder, faut traverser le jardin, car on la partage avec deux autres maisons. Mais je suis d'une mauvaise foi prodigieuse, puisque je n'y mets jamais les pieds. Comme tout le monde ici, nous avons un cuisinier, une dame de ménage et un gardien. Mère m'a déjà fait part de ses inquiétudes quant à ma fainéantise à venir.


La cuisine. Par égard pour vos yeux d'Européens, je n'ai pas pris en photo l'évier.

Quant à la salle de bain… Je vous la laisse découvrir en image.


Beaucoup d'entre vos m'avaient parlé des robinets de Stoke ! Ici, c'est la même. Sauf que le robinet d'eau froide ne marche pas, donc on allume en dessous. On n'arrête plus le progrès.

Je suis donc très contente, et n'ai pas, mais alors pas du tout envie de retourner au boulot demain après un (long) week-end de piscine, de plage, de sorties. Un week-end de Bazūngu, quoi. D'ailleurs, en parlant de Bazūngu… Voici pour conclure une photo de Lena et moi, prise par Jakob, qui s'est bien marré devant le spectacle de deux Bazūngu à la flotte.


J'espère que vous allez tous bien, merci pour vos mails, commentaires, et nouvelles !

Caro

PS : les photos sont de mauvaise qualité car je les ai allégées pour que leur téléchargement soit plus rapide, comme je suis dans un cyber actuellement. Endschuldigung !

lundi 1 février 2010

Outlandish quotations !

Avant tout, désolée pour cet article qui ne sera pas illustré, mais la connexion est trop mauvaise depuis samedi, ce serait trop long de télécharger des photos. J'ai même subi un jour sans Internet. Amen.


La vie ici est remplie de surprises. Effet immédiat, on entend et proclame des propos qui, pris hors contexte, pourraient faire douter de la santé mentale de leur émetteur. En voici un florilège, dont certains ne sont là que pour me donner l'occasion de vous relater l'anecdote. Leur véracité - et leur vécu (sic !)- sont certifiés par bibi ! Faut-il le préciser, ce billet a avant tout vocation à rassurer Père et Mère. Mwouarf mwouarf.


"Heu, les gars, vous êtes gentils, mais là j'essaie juste de tenir debout, ce qui n'est pas donné sur vos routes chaotiques…"

Je me suis trouvée au milieu de la nuit à l'arrière d'un pick-up, entourée de Burundais qui m'apprenaient à danser sur du reggae. Et, ainsi que le souligne ma réplique, ma priorité était, avant le rythme, de rester sur le pick-up. Mission réussie, on repassera pour la choré.


"C'est pô à cause de toi. C'est juste qu'il avait jamais vu de Muzūngu".

Justification fournie par un grand frère après un drame diplomatique dont je suis responsable (enfin, dans une certaine mesure seulement). Explication : un p'tit bout d'chou voulait voir l'intérieur de la voiture. Bonne poire, je le soulève. Sauf qu'il n'avait pas repéré que j'étais un peu plus claire que lui. Tant qu'il regardait dans la voiture, il était tout content, puis ses yeux se sont baissés sur mes mains, et il s'est mis à hurler, se rouler par terre puis partir en courant, en y laissant une chaussure et un bout de son short au passage. TOUT le village me regardait, soit en étant mort de rire, soit en me fusillant du regard pour avoir osé toucher au fiston. Je me suis rarement sentie aussi seule (si, si, larmes aux yeux et tout, dur…).


"Ha, ça ? C'est chez Kadhafi."

"Plait-il ?". Est-ce qu'Astère était en train de m'expliquer que le Président Libyen prenait ses quartiers d'été dans la capitale burundaise ? Non. C'est juste la réponse qu'il m'a donnée lorsque je remarquai la beauté de la mosquée. Elle a écopé de ce sobriquet car c'est un cadeau de Tripoli. Elle est magnifique, avec un minaret splendide qui ferait blêmir le plus honnête des Helvètes.


"Là, c'est mieux que ce soit toi qui demandes, t'es une Muzūngu".

Pas besoin de contextualiser, je l'entends à longueur de journée. Cf. mon billet sur les Bazūngu.


"Et vous êtes mariée ?"

Heu, non, merci…


"Bon, benh, tant pis, on sort pas".

Père et Mère, passez à la suivante, sinon vous allez me faire rentrer au bercail.

Pour les autres, here is the contexte. Vendredi, soirée chez des amis (enfin, des amis de connaissances…) avant d'aller à la Kibira, la boite préférée des dites connaissances. Mais plusieurs d'entre eux reçoivent des coups de fil nous conseillant de rester chez nous. De toute façon, tout est fermé en ville. Apparemment, suite à une tentative de prise du pouvoir par un groupuscule militaire, toute la ville est quadrillée, et les bars et boites ont préféré baisser les grilles. Et là, bibi a un flashback ! Quelques heures auparavant, vers 18 heures, j'étais dans le quartier asiat' avec Astère et on est allés sur la plage. Gros attroupement de badauds, policiers qui couraient derrière des militaires qui fuyaient en bateau vers le Congo (imaginez la scène, perso, j'aime). Sans le savoir, j'avais semble-t-il assisté à un coup d'Etat. C'est ce qui s'appelle être au bon endroit au bon moment, hein ? Si j'avais su, j'aurais lancé un grandiloquent "Je vous ai compris". Mais hélas !, je n'ai fait le lien que le lendemain, après avoir déniché cette dépêche AFP. Mais, restons sérieux cinq minutes, les militaires n'ont jamais eu l'intention de prendre le pouvoir. Tout le monde ici est d'accord pour dire, que, à l'approche des élections (au printemps), le gouvernement veut arrêter les opposants. Ce coup d'Etat est, d'après tous ceux à qui j'en ai parlé (Burundais comme Bazūngu), un coup monté, pour justifier l'arrestation de quelques officiers influents. "Mais Astère, c'est souvent comme ça chez vous ?"… "Bon c'est-à-dire, d'habitude c'est mieux mis en scène. Là, ils auraient pas dû faire venir la télé et la radio nationales, c'était pas crédible". Haaaa, c'est donc ça…


"Avenue Mao, siouplé".

Celle-là, c'est juste parce que j'aime le nom de la rue. Je vous tiens au courant si je suis amenée à remonter le Boulevard Tito.


"T'en fais pas, c'est les rats"

Visite chez des amis. Plafonds qui craquent. Plafonds qui tremblent. "Heu, elle est sympa, vot' maison, mais z'êtes surs qu'elle est solide ?". Oui, elle est solide, non, elle ne va pas s'effondrer, c'est juste que, eux aussi ils ont regardé 30 millions d'amis le samedi aprèm' sur France quand ils étaient petits, et qu'ils protègent les animaux. Ou pas.


"C'est le luxe, chez toi".

Première réaction lorsque j'ai appris que ces mêmes amis avaient l'eau chaude.


"Trace… p*****, trace. Ralentis pas, tu les connais".

Traduction : sur la route pour aller à la Kibira, ne jamais s'arrêter au barrage de flics. Ils sont uniquement là pour soutirer quelques billets, et n'ont de toute façon pas les moyens de nous poursuivre en voiture (le policier avec qui j'étais à la prison de Bubanza m'avait expliqué que chaque officier de police avait 100L de carburant par mois. Les routes étant mauvaises et les voitures en majorité automatiques, on consomme beaucoup plus qu'en Europe. Donc 100L est extrêmement peu. Les flics ne sont pas fous : ils ne vont pas s'amuser à nous courir après alors qu'une voiture finira par s'arrêter).


"Toi, tu étais à la piscine samedi dernier, tu portais un maillot noir, et tu lisais un livre, assise sur une chaise longue à droite de l'échelle de la terrasse".

Rencontre avec un Burundais, parfait inconnu. Après les présentations d'usage, il me récite mon emploi du temps de la semaine précédente. Je disais donc, les Bazūngu passent inaperçus ici. Dis, juste comme ça, c'est quoi le titre du livre que je lisais ?


"Tu sais, tu devrais te faire des tresses comme nous, tu as les cheveux pour".

Claire, l'assistante d'IBJ, a ainsi mesuré l'ampleur de mon problème capillaire. Merci, Claire.


"Ourch, tu avais oublié ta crème solaire".

Astère, le chef d'IBJ, a ainsi mesuré l'ampleur de mon problème épidermique. Merci, Astère.


J'en ai mille autres encore, mais cet article est déjà trop long. Le mot de la fin pour Sarah : CCA !


C'est Ca l'Afrique.


Caro


PS : j'ai commencé à écrire ce poste hier. Depuis, y'a du nouveau : je déménage ! Dans la maison des rats (et de l'eau chaude aussi ; je sais, je suis de mauvaise foi). Donc plus d'Internet pour un petit moment (on devrait normalement l'avoir au boulot d'ici la fin de la semaine ; mais l'emploi du conditionnel suivi du "normalement" indiquent que rien n'est sûr !). Ce qui ne m'empêche pas de penser à vous beaucoup beaucoup beaucoup !

samedi 30 janvier 2010

J'ai vu mon premier hippo

L'évènement me paraissait suffisamment décisif pour qu'il ait sa place sur cette interface.
Bien à vous,

Caro

lundi 25 janvier 2010

Muzūngu now I am !

Deux articles en deux jours… A ce rythme, je vais vous lasser ! Après je me calme, promis, mais j'ai tant à vous raconter, la vie ici est incroyable –et géniale ! Bref, venons-en à l'objet !


Souvenons-nous de ce 28 septembre 2009, où, fraichement débarquée à Stoke, je vous expliquais le pouvoir performatif de la dénomination, dans un billet intitulé "Freshers now we are !". Nouveau décor, nouvelle appellation. Je ne vais pas vous faire un dessin, un daltonien pourrait lui-même observer ma Muzūnguïtude, ou -en un Français un peu plus correct mais pas encore complètement- ma Blanchitude.


En d'autres termes, je me sens un peu pâlotte quand je me balade dans la rue. Rectification : suite à une session-bronzage ce week-end, je suis désormais rougeotte, mais là n'est pas la question. Le Burundais se fiche de la couleur du Blanc, le Blanc est un Muzūngu. Point.


Le statut des Bazūngu (au pluriel) dépend de l'endroit où se déroule notre histoire. Le Muzūngu est tantôt une créature étrange, tantôt un porte-monnaie sur pattes, tantôt un trophée (du genre "j'ai touché un Muzūngu !").


A Buja (oui, permettez que j'me la rac' en appelant la capitale par son p'tit nom), les autochtones sont habitués à croiser des Bazūngu. Selon l'heure, le quartier, et le personnage à qui on a affaire, le Burundais ignore, mendie, vole ou flatte le Muzūngu. Le marché central, par exemple, est une place typique où le Muzūngu est bousculé. Non pas de manière agressive, non, mais juste ce qu'il faut pour le distraire et lui vider les poches. Dans l'élite, le Muzūngu est traité avec des pincettes. Les enfants de Buja sont ceux dont il faut le plus se méfier, car avec leur gueule angélique et leur ventre vide, ils sont maitres dans l'art du vol, de portable surtout.



Entrée d'un village, sur la route de Muramvya. La photo est très mauvaise car prise discrétos de la plage arrière de la voiture.


A l'intérieur du pays, c'est autre chose. Sans doute est-il trop tôt pour généraliser comme je m'apprête à le faire, mais mes trois déplacements au centre du pays (à Bubanza, à Kabezi et à Muramvya) m'ont donné l'impression que le Muzūngu est en quelque sorte un "passeport". L'ONG qui présente une Muzūngu (allez, au hasard, IBJ) a tout de suite plus de crédit. Quand on demande à l'administrateur de Kabezi d'organiser une campagne de sensibilisation dans son village, on montre la Muzūngu. Par contre, quand il s'agit de négocier la location d'un chauffeur pour une journée, on la cache, car elle fait grimper les prix.


Plus significatif encore, lors de ma visite à Bubanza, dont je vous parlerai probablement dans un prochain article, j'ai voulu prendre les photos d'un procès. Je me suis fait rappeler à l'ordre par un policier, qui m'a demandé l'autorisation du Président du Tribunal. Après quelques négociations avec ce dernier, il accepte (comme s'il avait eu l'intention à un moment donné de refuser), mais à condition que je visite entièrement le Palais de Justice, que je photographie chaque salle pour pouvoir témoigner des mauvaises conditions dans lesquelles les magistrats travaillent. Comme si je pouvais y faire quelque chose. J'imagine qu'il n'aurait pas demandé à un Burundais d'exiger la construction d'une seconde salle d'audience "Si rwégawde, là, il y a la placé dé constwuiwre un nouwhô bourwo pouw les magistrwats". Genre, j'y peux quelque chose si les juges s'entassent à 6 dans 15m², et si les archives présentent une ressemblance saisissante avec Bagdad après un attentat suicide. Il m'a aussi demandé le réaménagement du parking, et de nouvelles machines à écrire. J'ai pris note et promis de faire mon possible. Dans un souci de respect de ma promesse, je publie les photos, je confirme les conditions de travail désastreuses, et comme je sais que mon blog est consulté quotidiennement par des millions de lecteurs, j'espère de toutes mes forces que ce témoignage portera ces fruits et que le palais de Justice de Bubanza aura bientôt de palais de Justice autre chose que le nom…

Le Palais de Justice de Bubanza


Auprès des populations enfin, être Muzūngu est très bizarre. Les gamins sont adorables, mais je me sens un peu bête curieuse. Exemple vécu. Y'en a un qui m'aperçoit dans la voiture, il crie "Muzūungu !", et y'en a vingt qui rappliquent, qui se postent autour de la voiture. Ils ne sont jamais hostiles, essaient même de parler Français (l'autre jour, j'en ai rencontré un qui ne savait dire que "Demain". Alors il me regardait et répétait "Demain demain demain demain demain". Heu… Intéressant.), mais ce n'est pas franchement agréable d'être l'objet de curiosité du moment. Je deviens maitre en l'art du Salut à la Miss France… Mais mes déplacements ont toujours été courts, de quelques heures maximum. Demain, je pars pour deux jours, et j'espère qu'une fois que les gamins du village auront repéré qu'il y a une Muzūngu dans le coin, ils passeront à autre chose.


Traversée d'un village sur la route de Bubanza. Ce village se trouve au beau milieu de la plaine de Limbo (cf. billet précédent)


Cela dit, ces considérations sont bien dérisoires vis-à-vis de la pauvreté ici. Si j'ai parfois l'impression que le passage d'un Muzūngu est un évènement (heu… ça va, les ch'villes, là ?), c'est sans doute car je ne suis pas habituée. Chaque petite animation qui agrémente le quotidien de la population doit probablement faire l'objet de la même agitation, et c'est sans doute mon comportement qui est le plus inhabituel –heu… inhabituel pour eux, entendons-nous bien ; moi, je me trouve normale, merci ! Bref, trêve de considérations, l'habitude viendra. La Muzūngu que je suis, ou plutôt que j'apprends à être, vous salue bien bas.


Caro

dimanche 24 janvier 2010

Il y a quinze ans, le Burundi était au bord du précipice…

… et depuis il a fait un grand pas en avant !

Blague très en vogue dans l'élite de Bujumbura, et qui reflète tristement la réalité. Au cours de cette semaine, j'ai beaucoup appris sur le Burundi, qui a, tenez-vous bien, sa propre histoire.


Traversée de la plaine de Limbo, au nord de Bujumbura en direction de Bubanza. Cette plaine est traversée par la rivière Rusizi, qui marque la frontière avec le Congo. J'ignore si les collines qu'on aperçoit sont déjà congolaises (à l'Est), ou encore burundaises (à l'Ouest, donc).

Quand j'ai accepté ce stage, ici ou ailleurs, peu importe où on m'expédiait. On m'aurait envoyée à Kinshasa ou Abidjan, je n'aurais pas été pénible. Pour moi, l'Afrique était l'Afrique. Or, y a-t-il besoin de le préciser, entre un Congolais et un Ivoirien, il y a à peu près autant de points communs qu'entre un Québécois et un Mexicain ?

Révélation suprême, le Burundi a donc sa propre culture. Il la partage avec le Rwanda, puisque les deux pays n'en formaient qu'un jusqu'en 1962. Je n'ai pas encore compris pourquoi ils se sont séparés, mais n'allez surtout pas dire à un Burundi qu'il est Rwandais (cela engendre un drame diplomatique du même acabit que celui de l'Ecossais comparé à l'Anglais). Pourtant, on parle quasi la même langue (respectivement, les Kirundi et Kinyarwanda, qui se ressemblent comme le British et l'American English), la géographie est la même (tant au niveau de la taille –tout petits pays-, qu'au niveau du relief –très vallonné-), le climat est le même (équatorial, très humide), l'histoire est la même, et le génocide est le même aussi.

Le Rwanda et le Burundi se disputent le surnom "pays aux mille collines". C'est justifié, comme en témoigne cette photo prise sur la route de Muramvya.

Les deux pays ont pris des chemins différents à partir de 1994. Tandis que le Rwanda a réussi à conclure des accords de paix et a pu bénéficier de l'aide internationale, le Burundi n'a pas réussi à maintenir un climat de sécurité suffisant à l'accueil d'humanitaires, et a au contraire fait fuir les étrangers. Conséquence, "Kigali, c'est Genève, et Bujumbura, bah… c'est Bujumbura", comme on m'avait prévenu lors de ma formation à Genève. Alors que le Rwanda se développait à une vitesse folle, le Burundi s'empêtrait dans sa guerre interethnique. Le cessez-le-feu a été conclu en 2006, juste après que les rebelles du CNDD-FDD aient accédé au pouvoir en 2005, suite à des élections plus ou moins démocratiques (c'est-à-dire des élections où tout le monde pouvait voter, mais où les membres du CNDD-FDD avaient jusqu'à quatre cartes d'électeurs. Les Africains sont parfois d'un pragmatisme étonnant). La paix est entièrement revenue fin 2008, lorsque le mouvement FNL a renoncé à la lutte armée en contrepartie de sa reconnaissance comme parti politique.

Il y a un an encore, l'accès à l'intérieur du pays nécessitait un visa. Aujourd'hui, on peut circuler librement, en toute sécurité grâce à l'armée qui est omniprésente, jusqu'au couvre-feu de 18 heures.

Pour en revenir au début de l'article, le Burundi est donc aujourd'hui au fond du précipice (cf. "le pas en avant"). Quatrième pays le plus pauvre du monde en terme de RNB par habitant, son budget national est composé d'environ 60 à 70% de l'aide internationale. Tout est désorganisé, corrompu, abandonné. A Bujumbura-centre, les Bazūngu (les Blancs) peuvent vivre à des standards quasi-occidentaux, et l'élite Burundaise aussi ; mais dès qu'on fait trois ou quatre kilomètres et qu'on entre dans les bidonvilles, c'est très triste. On n'y croise évidemment pas de Bazūngu (je n'ai moi-même fait que traverser ces quartiers en voiture, et c'est pas demain la veille que j'y mettrai les pieds seule). Les gens y vivent dans des maisons en terre et en paille, dans lesquelles je n'oserais pas laisser mes chiennes plus de deux heures de peur qu'elles s'étouffent avec la poussière (le premier qui dit que mes chiennes sont des petites natures, je l'étrangle). Les gosses à moitié habillés sont posés par terre, au milieu de détritus, et attendent que le temps passe. Les femmes, avec d'immenses pots sur la tête, un gamin dans le dos et deux autres accrochés à leurs mains, et de grands seaux d'eau, traversent pied nus les rues. Bref, c'est pas joli-joli.

Lorsqu'on pénètre à l'intérieur du pays, juste après les bidonvilles, c'est encore différent. Les villages sont très vastes. Pour aller à la mairie du village de Kabezi avant-hier, par exemple, il nous a fallu une heure. Une demi-heure de route pour faire les quinze bornes qui nous séparaient de Bujumbura, et une demi-heure de chemin -on ne peut même parler de piste- pour monter à la mairie, au sommet du village (rappeler vous, les montagnes qui tombent dans le lac : la route goudronnée longe le lac, et si on veut monter au cœur du village, il fat prendre des chemins). Là encore, la pauvreté est terrible. Les maisons sont minuscules, très espacées, souvent à moitié effondrées.

Coucher de soleil sur les collines du Congo. Au premier plan, les collines qu'on descend depuis Muramvya. Au second plan, Bujumbura, avec le lac et le début de la plaine de Limbo. On devine à peine les collines congolaises en face.

Tout le monde le dit, cette situation s'est empirée depuis 1993. Il y a vingt ans, l'économie fonctionnait encore, avec un quartier industriel dynamique. Aujourd'hui, le quartier industriel, au nord de la ville, est un vrai coupe-gorge où seul les bandits s'aventurent. La seule usine qui n'ait pas fait faillite pendant la guerre est la distillerie Amstel… Et pour cause, l'alcoolisme est un véritable fléau, et la vente d'alcool est une activité fructueuse. Avec les 60 cL de bière à 500 FBu (environ 25 centimes d'euros) dans la capitale et la moitié à l'intérieur, tout le monde ou presque peut se l'offrir. Contrairement à l'eau, où les 50 cL coûtent à l'intérieur jusque 2000 FBu (moins dans la capitale, où l'eau est courante presque partout). L'alternative est un Fanta (mot générique pour désigner les sodas en général), qui sont à 1000/1500 FBu. Le paradis pour les expats, une tragédie pour les Burundais.

Pour évoquer la guerre, on utilise très rarement ce terme. Astère m'en a parlé le premier soir, je suis depuis censée avoir intégré. Depuis, il utilise, comme tous les Burundais, des euphémismes tels que "les évènements", ou "la crise", ou "1993" tout simplement. Jamais "la guerre".

Traversée d'un village sur la route de Bubanza

J'aimerais illustrer mon propos avec des photos. Mais, comme je vous l'ai déjà dit, c'est très délicat. Le Burundi n'étant pas un pays touristique, les Burundais ne sont pas habitués à voir les gens mitrailler (au sens figuré ; la mitraille au sens propre étant une activité courante dans le coin). C'est donc très suspect et impoli de prendre en photo. J'ai photographié quelques splendides paysages, mais pour ce qui est des villages, ce n'est que des photos volées prises de derrière les vitres tintées de la voiture. C'est la raison pour laquelle les photos n'ont pas grand-chose à voir avec ce que je vous raconte. En plus, comme la connection est mauvaise, je suis obligée de les alléger, et donc de diminuer leur qualité.

Dites-donc, les jeunes, il est gai cet article, hein ? Ca donne envie de venir lire le suivant, pas vrai ? Allez, de peur de perdre tous mes lecteurs, je vais finir sur une note positive. Vous vous souvenez que je m'étais targuée d'habiter à côté du vice-président. C'est non seulement la classe, mais c'est aussi très pratique. On est, comme par hasard, un des premiers quartiers à bénéficier de l'électricité après les (très) fréquentes et parfois (très) longues coupures… Heu, pas terrible la note positive…

Caro